Le coronavirus n’est pas la première, ni la plus dangereuse des épidémies qui ont frappé la Martinique et plus particulièrement notre ville, Sainte- Marie. On a connu dans l’histoire, la peste noire, le choléra, la dysenterie, la grippe…. la fièvre jaune. Ces maladies ont provoqué la mort de milliers de personnes, décimé de nombreuses villes dans les Antilles.

La fièvre jaune est une maladie hémorragique virale aiguë transmise par des moustiques infectés du type Aedes. Le virus est endémique dans les régions tropicales d’Afrique, d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud.

                                             Les premiers cas de fièvre jaune signalés

 Le virus de la fièvre jaune viendrait d’Afrique de l’Est. Il se serait ensuite répandu en Afrique de l’Ouest.

le commerce triangulaire et la traite

 La fièvre jaune est introduite de façon répétée dans les ports des Antilles et des Amériques pendant la colonisation et à partir du commerce triangulaire, par les navires négriers infestés de moustiques vecteurs.  Le terme de « fièvre jaune » est utilisé pour la première fois lors d’une épidémie à la Barbade en 1750. Le « jaune » fait référence à la jaunisse contractée par certains patients, plus particulièrement les Blancs. On utilise aussi le terme de « maladie de Siam » pour désigner la fièvre jaune.Ce sont les marins, les hommes d’église, les colons, tous venus du continent européen, qui sont les principales victimes de ce fléau et qui ont transporté l’épidémie d’Afrique aux Amériques. Le recensement des esclaves atteint de la fièvre jaune était négligé mais il                                          semblerait qu’ils résistaient mieux à la maladie.

Des conditions de travail des esclaves violentes et dures

Il faut dire que les esclaves étaient beaucoup plus victimes de morts violentes, de malnutrition, de problèmes d’adaptation ou de conditions de vie sur les habitations.

Moreau De Johanes recense environ dix-sept épidémies de fièvre jaune entre 1793 et 1819 à la Martinique. Au XIXème siècle, l’ile fut traversée par trois grandes périodes épidémiques : entre 1802 et 1808 (2891 morts), entre 1826 et 1830 (626 morts), entre 1838 et 1844 (1331 morts). La connaissance de la maladie étant limitée, les médecins et spécialistes considéraient que l’épidémie était liée aux conditions sanitaires, à l’environnement climatique tropical et humain. L’épidémie était due à un déséquilibre entre l’homme et les éléments naturels. L’humidité, les conditions d’hygiène sont des facteurs qui favorisaient le développement de la maladie sur des populations non acclimatées et trop fragiles pour y résister. Pour les médecins, la fièvre jaune se développe dans les zones de faible altitude, le long des côtes, sur le littoral. Pourtant, les foyers de départ sont les casernes militaires, les couvents, les presbytères, les hôpitaux et surtout les navires négriers qui mouillent dans les baies de Saint- Pierre et de Fort Royal. Ces épidémies vont toucher Saint- Pierre puis les bourgs de la Martinique (ports de Trinité et du Marin).

Les hôpitaux de Saint- Pierre et de Fort -De- France accueillaient les malades et sont devenus de véritables foyers d’infections (surtout des marins et des militaires). Les hôpitaux étaient réservés aux marins, soldats, fonctionnaires et nouveaux arrivants dans la colonie. l’hôpital de Trinité a recueilli en 1825, une vingtaine de malades qui sont presque tous morts.  Hôpital militaire, il avait une capacité de 30 lits. Les esclaves étaient soignés dans les infirmeries appelées hôpitaux que l’on trouvait sur les grandes habitations.

La saignée, une pratique datant du Moyen Age

Pour les soigner, beaucoup de méthodes furent utilisées et notamment la saignée, les ventouses puis l’utilisation du quinquina ou la mise en quarantaine. On avait déjà compris qu’il fallait isoler les malades. Les troupes de soldats furent à un certain moment, répartis dans les hauteurs de l’ile. Les résultats étaient mitigés car ces troupes se déplaçaient avec la maladie.

                                                                     Les points d’eau étaient considérés comme suspect: ici au bord de mer

On expliquait la propagation de la maladie à partir du phénomène de miasme : Les gaz, les odeurs émanant des marais, des étangs, et des cimetières situés dans les bourgs étant souillés. Il était nécessaire de s’éloigner de ces lieux. C’est ainsi que les cimetières qui étaient dans les bourgs furent déplacés et on enterrait les victimes dans des fosses communes que certains appelaient injustement lazaret et qui étaient éloignés du bourg.                                

Les cercueils étaient couverts de chaux vive. L’épidémie touchait aussi les animaux comme les chiens, chats, poules, et chevaux qui étaient jetés aussi dans ces fosses.

                                                                                                             un cyclone a détruit le bourg

                                      Pour les médecins, l’épidémie disparaissait après le passage d’un cyclone ou ouragan

                                                                     La fièvre jaune dans les habitations 

                                                                                                   Le bourg très confiné fut fortement touché

La première moitié du XIX siècle fut marquée par une épidémie de fièvre jaune qui a fortement marqué Sainte-Marie et plus particulièrement le bourg et les habitations ; la population blanche y compris de nombreux prêtres en fut victime. Des esclaves mouraient sur les habitations. Ils furent touchés surtout lors de la troisième épidémie vers 1839. Pierre Dessalles, dans son ouvrage « La vie d’un colon à la Martinique » nous livre quelques éléments sur l’impact de la fièvre jaune sur son habitation de Sainte- Marie : l’habitation Nouvelle Cité. Sur son habitation, il perd en 14 ans (avant 1921), 112 esclaves. Certes, ils n’étaient pas seulement victimes de fièvre jaune mais ce fléau concernait surement la majorité des victimes. Pierre Dessalles signale l’hospitalisation de nombreux nègres en 1822 et 1823. Ils sont environ 35. Il perd 30 esclaves en 1823. Il ne signale aucune perte entre 1824 et 1828. Une nouvelle vague va toucher l’habitation dans les années 1830. Des esclaves sont à nouveau hospitalisés. Les autres habitations sont concernées comme celles de l’Union et de Limbé.

                                                                                               La fièvre jaune a touché les habitations

Entre 1837 et 1848, les décès sont réguliers. L’hôpital est saturé.

                                                                                                                 Habitation Fonds Saint Jacques

Sur l’habitation domaniale de Fonds Saint -Jacques, on compte en 1824, 9 décès par maladie sans précision des causes. En 1825, en pleine épidémie, on signale 25 décès mais on précise que seules les femmes présentent des signes de fièvre jaune. Sur cette habitation, une ancienne purgerie, grand bâtiment, fut transformé en hôpital. En général, les décès sont plus importants que les naissances d’où la nécessité pour les propriétaires d’habitations d’acheter régulièrement des esclaves même après l’interdiction de la traite négrière. Pierre Dessalles achète en moyenne 8 esclaves par an. Il convient à nouveau de rappeler que les grandes habitations avaient leur « Hôpital » qui sont en fait des infirmeries d’habitation. Cette première moitié du XIXème correspond à l’époque des empoisonnements d’animaux sur les habitations. Cette vague d’empoisonnement était considérée comme l’une des armes individuelles utilisées par les esclaves pour se révolter contre leurs maîtres. Pierre Dessalles se plaint de la multiplication de ces cas d’empoisonnement sur ses terres de l’Union mais aussi sur celles de Mrs Reculée, et Levassor (Pain De sucre, Charpentier), de Mme Littée (Fonds Saint Jacques) comme sur les autres habitations. Bœufs, mulets, et parfois des hommes décédaient malgré les soins.

                                                                                Le cimetière et le presbytère étaient enfermés dans le bourg

Pour impressionner les esclaves, les habitants supprimaient quelques avantages comme le tafia, les repos du samedi et du Dimanche.  Désignés par les maitres comme responsables de ces actes, les chefs d’ateliers comme les chefs muletiers, les cabrouettiers, les gardiens de savanes sont punis (fouettés) et même exécutés. Après quelques jours d’accalmies, les empoisonnements reprenaient. En quelques mois l’habitation Littée a perdu 46 animaux. Il ne reste qu’un bœuf chez Levassor. Mme levassor a perdu 19 bœufs et 9 mulets.  Face à la pression des maitres, des esclaves dénoncent. Les arrestations se multiplient. Les nègres arrêtés sont envoyés au tribunal. On soupçonne les mulâtres de complicité. Certains sont arrêtés et condamnés. Certains médecins et intellectuels se sont intéressés à cette situation et doutaient. Pour eux, cette vague d’empoisonnement n’était en fait qu’une épidémie qui touchait autant les hommes que les animaux. L’épidémie se serait répandue d’habitation en habitation. Aucune étude médicale sérieuse ne fut entreprise dans la colonie. Il était plus facile d’incriminer les esclaves et de les rendre responsables de cette situation. Pour beaucoup le nègre est synonyme de méchanceté et est capable de tout.  Tous les maux de cette société esclavagiste venaient d’eux. On peut s’interroger sur la réalité de ces empoisonnements d’autant plus que le début du XIXème siècle fut marqué à la Martinique et singulièrement à Sainte Marie par cette épidémie de fièvre jaune (en particulier).

Eglise et fidèles du bourg fortement touchés 

L’épidémie a touché aussi le bourg et notamment le clergé. Les prêtres nouvellement arrivés dans la colonie étaient porteurs de la fièvre jaune. Très rapidement, ils contaminaient les autres membres du clergé et les fidèles qui tombaient vite malade et décédaient.

                                                                                          Le tombeau des prêtres

En se rendant au cimetière du bourg dans l’espace réservé aux prêtres, on est surpris par le nombre de prêtres qui sont inhumés au XIXème. Le premier cimetière du bourg était situé autour de la première église de Sainte- Marie qui se trouvait à l’emplacement actuel de la salle des arts martiaux (complexe Jérôme Mercan)

                                                                                        La première église au premier plan était entourée de son cimetière

La présence du cimetière en plein bourg était considérée comme étant la cause principale de cette forte mortalité. Les émanations venant d’outre-tombe tuaient les hommes. C’était l’application de la théorie du miasme. Beaucoup de prêtres craignaient le cimetière et rechignaient à venir à Sainte- Marie. Pour eux c’était une condamnation à mort. Beaucoup de ces curés préféraient se rendre sur l’habitation monastique de Fonds Saint- Jacques où ils croyaient être mieux protégés.   C’est ainsi que l’on décida d’enterrer les morts dans le cimetière situé le long de la route nationale. Entre-temps, une fosse commune existait à la limite du bourg, à proximité de la cité Etoile, près d’un champ de canne. Hommes et animaux étaient jetés dans cette fosse et recouverts de chaux vive.

                                                                                                               La fosse commune se situait dans ces environs

Ce cimetière de circonstance disparut juste après la guerre 1914-1918.

L’abbé Montillon André arrive en Mars 1818 et ne restera que quelques mois. Il meurt le 27 Aout 1819. L’abbé Charles Arnaud ne restera que 2 ans. L’abbé Pouzet Marie Bénigne, malade, meurt en 1837 sur l’habitation Dessalles. L’abbé Fautrad François arrive en Avril 1837 et meurt aussi de fièvre jaune en Mai 1839. Son remplaçant, le père Droesbette Louis ne reste qu’un an et repart malade vers la France. Une série de prêtres défilent rapidement. Victime de la fièvre jaune, leur séjour est écourté. La situation est d’autant plus difficile que le nombre de prêtres nécessaires, est insuffisant dans la colonie.

tombe de Jeunehomme Claude

En 1850, le curé L’abbé Jeunehomme, du haut de sa chaire, conspue les paroissiens qui ont élu un conseil municipal qu’il combattait. Malade, il annonce son départ. Il apprend que les municipaux fêtent son départ et décide de renoncer à son projet.  Il part finalement en Janvier 1852 mais revient en Novembre pour décéder le 15 décembre ; Dans sa souffrance, il a accusé ses opposants de l’avoir empoisonné. En fait l’abbé Jeunehomme est mort de fièvre jaune. Le père Lebrun Jean Baptiste officia à Sainte Marie de 1861 à Avril 1868, date de sa mort. Pour les habitants et le conseil de Fabrique (aujourd’hui conseil paroissial), il était victime de l’insalubrité du presbytère qui était situé dans l’ancien cimetière. Il avait été victime d’une crise en pleine séance du conseil de Fabrique avant de mourir quelques jours plus tard. Son successeur l’abbé Seguin François Marie mourut 3 ans plus tard. Ainsi la municipalité de Pierre Martineau décida de construire un logement pour les prêtres de la  paroisse.                                                              

L’abbé Isaure arrive en 1871 et entreprend la construction de la nouvelle église de Sainte Marie. Le presbytère avait été construit au lieu où il se trouve actuellement. Les maladies et épidémies du XIXème ont profondément marqué le quotidien des samaritains. La fièvre jaune était la plus terrible et fut à l’origine de fortes tensions dans la colonie. Face à l’épidémie, l’homme craint toujours la fin d’un monde ou une punition de Dieu ; le covid-19 n’est, ni ne sera la dernière épidémie qui bouleversera notre planète.                                     

                                                                                                                                                                                                        Lerandy Luc

 

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